Épisode 1 – De ce côté, par Dieudonné Niangouna

Épisode 1 - De ce côté-là, par Dieudonné Niangouna

Pour la seconde édition du festival, cinq créations inédites sont prévues. Parmi lesquelles, De ce côté-là de Dieudonné Niangouna. Écrit pour l’occasion, ce texte sera interprété par l’auteur lui-même à trois reprises lors de « Tournée Générale ». Pour l’une de ces trois représentations, il invitera le comédien Jean Felhyt Kimbirima. Avant d’en savourer l’intégralité ensemble, en voici quelques extraits.

Le monologue est porté par un certain Zacharie, ancien auteur, metteur en scène et comédien venu d’un pays d’Afrique jamais nommé. Après avoir connu un certain succès dans son pays d’accueil (la France), il a rencontré des difficultés liées au contexte politique. Il a décidé d’ouvrir un bar : La Cour des Miracles.

« Un théâtre c’est comme un grand bar. Les gens viennent, boivent, pissent, payent sans regarder l’addition puis s’en vont avant la fin de la représentation laissant l’acteur mourir de froid sur scène pour courir vers un autre pantin. La tendance est vilaine, le style ringard, la mode surfaite. Être branché c’est s’éplucher le cerveau en direct sur webcam ! Et le public a toujours soif du nouveau pour enterrer le vieux. Alors il appuie sur la gâchette et ça donne une chorale de mouches. Les charognards attendent la putréfaction de l’acteur. C’est la dure condition du métier. Si quelqu’un veut rester sur le plancher, qu’il prenne du chaud (…)

Trente-cinq ans que je tiens ce bar. Et je peux vous dire que des miracles j’en ai vu beaucoup plus souvent qu’à mon tour. J’ai connu une femme qui pesait deux-cent-cinquante kilos après avoir mangé tous ses maris. Elle s’était assise là et elle m’avait dit : « Zacharie, arrête de boire tout seul à la fermeture du bar en pensant à ton pays si tu ne veux pas devenir fou. » Vingt-quatre fantômes chipotes et dingues que j’entendais dans son bidon de grosse noire ! Mais ce qui était encore plus flippant c’est que j’étais le seul à l’apercevoir (…)

C’est à ce moment que j’avais commencé à faire un rêve récurrent : « Un client se faisait prendre dans son verre ; il y demeurait un bon paquet de temps, ballotté entre les mousses. Puis arrivait un crocodile pour l’avaler ». Depuis à chaque fois que je suis bourré et que je m’en vais rendre ma pitance, je surprends deux poissons rouges sortir de ma queue (…)

Fais pas comme ces soûlards qui se soumettent à leur charge, reviennent des chiottes, reprennent la bibine là où ils l’avaient laissée et jurent la main sur la braguette qu’ils n’ont jamais bu à la longueur de leur gosier. Et quand siffle la fermeture ils pleurent que c’est déjà la fin de tout sur terre. Mais on ne va pas recommencer le monde parce que vous avez une soif élastique, que je leur dis à tous ces gens qui ont peur de leur lit ! Cauchemardent-ils autant dès qu’ils rabattent leurs paupières ? La culpabilité du non-dit ! Voilà ! C’est comme toi, Zacharie, il est écrit dans ta chair : « tu ne te consoleras pas afin que tu ne sois point consolé ! » (…)

« Camarade exilé, moi je vends de la bière dans ce pays. Ce beau pays qui m’a reçu les bras ouverts quand partout ailleurs on me jetait des pierres pour avoir ouvert ma gueule sur leurs scènes parce que je suis fait pour ne pas la fermer ! Mais ici c’est différent. On m’a donné la scène et plus d’une fois. J’ai fait mes preuves et mes heures. Tout allait bien jusqu’à ce que surgissent une tendance populaire inventée par diable je ne sais qui, alors là je me suis retrouvé sur le banc des immigrés mon théâtre et moi. Ce pays est devenu comme les autres. Mais impossible de lui en vouloir, les gens sont des gens n’est-ce pas ? (…)

En ce moment précis je ne pense plus à la qualité de leur intelligence réciproque face à la situation mais juste à l’économie de mon bar. Comment vont-ils faire pour payer toute cette consommation on ne peut plus africaine ? Et ça descend des pintes, et ça avale des cafés à la chaîne, et ça sirote même des mojitos, des coupes de vins se suivent engorgées à la régalade ; et ça réclame des cacahouètes, des olives et du saucisson pour apprécier tout ça. Des plateaux vont et viennent remplis de tout ce que vous voulez. Annie ma petite serveuse n’en peut plus de faire les trois-huit toute seule. Je prends la main (…)

Ce qui étonne d’un type comme vous, qui rentre dans un bar, c’est qu’il se refuse à boire. Dès que je vous ai vu, j’ai tout de suite su que vous allez m’inventer des problèmes. Je me suis démerdé à m’accoucher là, les tripes sorties à vos pieds, ma pauvre vie déglingos, mais cent enterrements avec l’image de mes fils qui pleurent dans les bras de leur mère… Avant même que j’ouvre ma bouche vous saviez que j’allais dire mon nom : Zack ? C’est un nom de clown, c’est normal. Moi j’ai jamais été clown. Par contre j’en croise des centaines qui débarquent à la Cour des Miracles maintenant que mon café-théâtre est fermé pour chercher des heures (…)

 

Personne ne sait qui a allumé la mèche. La police a suspecté les victimes. Le régime m’a condamné parce que je n’étais pas mort sur scène. La loi des dominos se joue avec un triomphe époustouflant et nous ignorons toujours le criminel pathogène. Mon théâtre brûle encore en moi. Il est impossible de m’embrouiller avec des équations à plusieurs inconnues : tendances, exil, système, sensibilités, l’âge, le recul, la fatigue, le poids des choses, la crise de la pensée, pour se payer ma tête et mon bar ! Cela ne vous suffit pas de tourner autour du pot ? Vous allez vous décider oui ? Je perds la patience avec les factures ! Nous ignorons la maman de l’amibe qui s’est infiltrée dans nos panses pour donner cette diarrhée verbale que nous n’arrêtons pas d’articuler sans mode d’emploi, mon moi tout seul et moi. Nous sommes pourchassés et cette battue donne soif à l’âme. Je vais me re-servir un petit coup, tiens (…)

 

Vous-vous imaginez ce qu’il y a en face de nos bouteilles de bières ? Les autres ! Et ils nous regardent comme ça dans les yeux et ils nous disent : « Nous sommes des spectateurs ! Montrez que vous êtes des comédiens ! » Mais on devient tout de suite des singes dans une cage. C’est grave le regard des autres. La conception même de l’autre qui te pose les yeux sur la tronche est vachement loin du beurre. Notre expression devient corrompue. Il y a des gens qui sont là, payés je ne sais par qui, et leur boulot c’est de nous regarder. « Nous sommes des spectateurs ! On ne joue pas. Nous on paye ! »

 

J’ai fait un bar et je regarde le monde passer. Les gens viennent me raconter leurs histoires et y en a pas une qui tienne après deux gorgées de bière. Je les avale et je la ferme en attendant que soit levée l’interdiction de jouer publiquement dans mon bar. Tout ça empêche de niquer César ! Celui qui franchit le rubicond est un évadé du destin ! Je les ai tous franchis ! Et comment voulez-vous qu’on me permette encore de jouer ? J’ai trop de chefs d’accusations dans le dos (…) 

 

 

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